31-03-2005
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S’ajoutent à cela des siècles au cours desquels le
virtuel était lié à un support physique, comme le
disque, le papier. Il s’est donc installé dans certains
esprits l’idée de la possession du virtuel au travers de
son support. Or le virtuel n’est plus lié à un
support physique. Mais cette théorie échafaudée
sur un concours de circonstances technologiques - rendant
indissociables le virtuel du physique - handicape lourdement une
éventuelle réflexion au sujet de la copie
numérique. On déplore du coup chez la plupart des ayants
droit l’incapacité à appréhender le support
numérique. Réflexion pourtant indispensable à
l’adaptation d’une société à un
univers en mutation. C’est avec consternation que nous assistons
à cette incompréhension conflictuelle stérile
entre ces ayants droits, et le public majoritairement très jeune.
Des hordes d’adolescents boutonneux découvrent, mais
surtout re-découvrent le monde dont ils héritent.
Débarrassés des idées reçues et des
lourdeurs du passé, c’est avec un regard nouveau
qu’ils abordent ce monde nouveau. Et c’est parfois avec
cette maladresse propre à leur âge, qu’ils nous
transmettent cette vision moderne du monde que nous ne savons voir.
Venant d’une conviction intime et profonde, que leur utilisation
du réseau est légitime et naturelle, ils utilisent
Internet comme il doit être utilisé, ils ne volent rien.
Ils apprennent, font leurs gammes sur des claviers d’ordinateurs,
et pataugent sur les réseaux Peer2peer, bac à sable de la
génération du partage. Nous devons écouter et
aider ceux qui seront un jour responsables du monde que nous leur
construisons.
Pour aborder ces problèmes avec la bonne foi et la
lucidité qu’il se doit, il faut tuer le concept scabreux
d’un quelconque lien entre la copie et le vol, fruit d’une
transposition naïve de concepts issus du monde matériel sur
le monde virtuel foncièrement différent. Donnant lieu
à des sophismes tels que : « télécharger de
la musique sur l’Internet était aussi grave que voler un
disque dans un magasin » (Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre
de la Culture, Cannes, janvier 2004). Alors, tentons une autre
élucubration basée sur ces principes. Si nous pouvions
clôner les sacs à mains de grand-mères,
crieraient-elles « au voleur ! » ? Y’a pas de raison.
Il apparaîtrait même que la copie soit la parade absolue
contre le vol des sacs à mains de nos grand-mères !
Cessons d’urgence ces enfantillages, ces amalgames, ces
théories de comptoir, qui entérinent tout dialogue
courtois et objectif. Et engendrent de vulgaires accusations de «
vol », la répression, la remise en cause des
libertés individuelles, la prise en otage de la culture et des
artistes, et le sabotage d’Internet. Essayer de transposer des
concepts issus du monde matériel vers le monde virtuel va
à l’encontre de la nature même de ce dernier, ce qui
nous conduirait inévitablement à la paralysie. Il serait
tout de même plus intelligent d’adapter notre regard au
monde virtuel que d’adapter le monde virtuel à notre
regard.
Le puissant lobbying de l’industrie du divertissement
auprès des élus est fracassant : durcissement de la
législation avec la loi sur l’économie
numérique (LEN), remise en question de l’email comme
correspondance privée, remise en cause de la copie
privée, etc. S’ensuit cette odieuse politique de la
condamnation par l’exemple, celle de la terreur. Les inquisiteurs
du cyber-obscurantisme traînent monsieur-tout-le-monde en
justice, bientôt derrière les barreaux. L’industrie
voit aussi d’un mauvais œil ce couple idyllique,
sacré, dépendant et indissociable qu’est
l’artiste et son public, réunis autour des
créations dont ils sont copropriétaires. Et elle entend y
semer le trouble, afin de le briser, et ramasser les morceaux. Pour ce
faire, les majors trompent et prennent en otage certains artistes, ceux
dont les centres d’intérêts sont bien loins de ce
marasme, en leur faisant voir dans l’usage naturel
d’Internet le péril de leur art. Si bien que ne sachant
plus à quel saint se vouer, nous constatons chez certains
artistes le syndrome de Stockholm, compréhensible, bien que
pathétique, visant à défendre leurs ravisseurs
contre leur réel défenseur, leur moitié, le
public. Syndrome concrétisé par exemple dans la «
Lettre Aznavour » (Cannes, 25 janvier 2001). Ou bien le
tiraillement intérieur de personnalités hybrides comme le
réalisateur-producteur Luc Besson, chef de file du «
colloque anti-piraterie » du festival de Cannes 2004. Il traite
lui aussi le public de « voleur », les yeux
illuminés, comme ceux du lièvre noctambule le sont par
les phares de la voiture des vilains internautes, prêts à
salir leur pare-choc. L’artiste Luc Besson aurait probablement vu
dans l’Internet ce que Godard avait su voir dans la caméra
16mm, mais le producteur Besson l’occulte. S’il en
va-t-ainsi, les générations futures n’auront pas
beaucoup matière à polémiquer au sujet des causes
de l’extinction des dinosaures du cinéma, celle-ci ne
pouvant s’expliquer que par une faculté
d’inadaptation hors du commun. 
Mais le chant du cygne forcené en manque à trop gagner ne
trouve pas vraiment son public. Certains artistes refusent de se
prêter au jeu des majors, défendent leur public contre la
répression judiciaire. Comme le montre la récente
pétition « Libérez l@ musique » du Nouvel
Observateur (3 février 2005), dans laquelle apparaît un
courageux et premier repenti. Ariel Wizman est venu serrer les coudes,
et grossir les rangs de ses acolytes, après avoir
été utilisé en prêtant sa voix à la
campagne anti-piraterie du ministère
délégué à l’Industrie (pas celui
à la Culture).
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